A propos de Gilles Guias par Louis Doucet

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A propos de Gilles Guias par Louis Doucet

Depuis maintenant près de deux décennies, Gilles Guias met en scène, dans ses peintures et ses dessins, des personnages isolés, présentés frontalement, fixant le spectateur avec des yeux que l’on devine plus qu’on ne les perçoit.
Progressivement, année après année, série après série, le personnage est passé d’un contour clairement démarqué par une ligne grasse et incisive à une forme floue, constituée d’un amas de traits nerveux, évoquant plus la pelote de laine ou la bobine de fil que la solidité assurée et rassurante d’une architecture de chair, de sang et d’os. Irrésistiblement, la structure des personnages, peints ou sculptés, de Giacometti vient à l’esprit. Et pourtant, la parenté s’arrête là, car rien d’autre ne rapproche ces deux artistes.

Gilles Guias a été influencé et reste influencé par la philosophie et la culture du sous-continent indien. Il s’y rend assez souvent et ces séjours ont souvent ponctué des évolutions majeures, des étapes, dans son mode d’expression. Je me souviens, notamment, d’une œuvre poignante, datant de 1996, dans laquelle un personnage, vu de trois quarts, s’apprête à affronter, solitaire et désarmé, un désert de sable. La traversée du désert, Gilles l’a connue, avec un quasi-tarissement de sa production pendant d’interminables mois. Un voyage en Inde, la rencontre d’un maître à penser, un approfondissement de son art et, de l’autre côté du désert, une nouvelle production sereine et apaisée, où les atmosphères chiriquiennes coexistent avec des paysages hédonistes, telle cette vue de la campagne aux alentours de Pont-Audemer, datant de 2000, où la pluie normande est suggérée avec une présence presque tactile que nul autre artiste, même familier des côtes de la Manche, n’a jamais su traduire.

C’est cependant vers un orient plus lointain que les œuvres récentes de Gilles nous conduisent. La simplification des formes, leur épuration, au point d’en faire de simples signes, lourds de sens, font penser au long travail millénaire qui a donné naissance à l’écriture chinoise.

Le personnage faisant face au spectateur, dans un contexte abstrait, réduit à une plage de couleur unique, bien que subtilement nuée, n’est que la version occidentale de l’idéogramme chinois 人 – rén – forme épurée d’un homme, résumé par ses jambes et son tronc, et qui signifie homme, non pas en tant qu’opposé à la femme, mais comme membre de l’espèce humaine, un de ces frères humains que François Villon invoquait avec tendresse et apitoiement.

Le personnage de Gilles est planté au centre du rectangle de la toile ou de la feuille, sur un fond coloré qui tranche résolument avec le mur et contribue donc à affirmer la présence – la prégnance – de cette limite spatiale enfermant le personnage central.

S’il l’avait voulu, Gilles aurait pu user d’artifices picturaux pour atténuer l’importance de ce cadre et le rendre innocent, secondaire. Il ne l’a pas voulu. Ce rectangle qui s’affirme est la transposition picturale du 囗 – wéi – chinois qui signifie enclos.

Une des beautés de l’écriture chinoise est que les radicaux se combinent pour composer des idéogrammes complexes, porteurs de significations plus élaborées. Si je mets un 人 – rén – dans un 囗 – wéi –, j’obtiens l’idéogramme 囚 – qiú – qui, très naturellement, signifie emprisonner : mettre un homme dans un enclos. Quoi de plus logique !
Les travaux récents de Gilles parleraient donc d’emprisonnement, d’un emprisonnement probablement plus psychique et mental que physique car, rien d’autre dans la composition, et surtout pas la couleur, n’exprime un quelconque sentiment de confinement ou de réclusion. Bien au contraire, les colorations vives et sensuelles renvoient plutôt à une expérience vitale du soleil et du jeu de ses rayons sur des grands espaces à l’air libre : déserts, plages, prairies… Gilles veut-il dont exprimer un autre type d’enfermement, celui de nos limites humaines, de notre incapacité à appréhender l’univers plus loin que le contour de notre corps ? Peut-être…

Cependant, si l’on continue à observer de plus près ces travaux récents, on découvre que le personnage central est lui-même entouré d’une sorte de halo rectangulaire, subtil mais réel, qui constitue un rectangle plus étroit au centre du rectangle évident de la toile. Deux rectangles concentriques, c’est l’idéogramme 回 – huí –, aux sens multiples, qui évoque principalement la notion de retour, mais qui peut aussi signifier tourner autour, répondre, pivoter, résoudre et, de façon assez surprenante, Islam.

Si l’on fait donc abstraction du personnage central, Gilles nous invite à revenir sur nous-même, à tourner autour du sujet, à apporter une réponse à une question à peine posée, à résoudre l’énigme qu’une sphinge insoupçonnée, hors champ, aurait formulée. C’est là un des rôles importants de l’art, en général, et de la peinture, en particulier, que de susciter des réponses subjectives aux interrogations de l’individu, isolé ou pris dans une collectivité. L’artiste peut procéder de façon anecdotique, pontifiante, moralisante, édifiante, suggestive, émotionnelle, rationnelle, allusive, selon son tempérament profond ou son humeur du moment. Gilles Guias, lui, combine ontologie et sémiotique, mais sans pour autant sombrer dans l’abscons, car son travail peut être lu et apprécié au premier degré, dans une approche purement hédoniste.




Je me suis souvent demandé pourquoi, les personnages de Gilles avaient les bras ballants et ne les écartaient pas, à la manière du 大 – dà – chinois, qui signifie grand. C’est que, lorsque ce radical est combiné au 囗 – wéi – du tableau, il devient 因 – yīn – qui signifie parce que ou introduit une notion de causalité, mais aussi peut se lire comme le verbe s’enorgueillir.

Et, ça, Gilles ne le veut pas… Il n’est pas 大 – dài –, docteur, autre sens de cet idéogramme, et ne veut ni ne peut avoir la prétention de proposer des réponses que seul le spectateur, mis en condition, est en mesure d’apporter.

La leçon que Gilles nous livre, c’est que l’homme n’est que finitude, emprisonné dans une prison aussi charnelle que mentale, mais que ces limites sont franchissables, par le jeu de l’intellect et de la sensibilité, que l’on peut aller et venir, contourner, apporter les réponses aux questions essentielles de notre existence sans devoir, pour autant, imposer ces réponses comme absolues. À chacun de trouver son chemin, sans nécessairement vouloir viser à l’universalité. Peut-être, le sens profond de cet idéogramme fictif, 囚, qui peuple les travaux récents de Gilles Guias, n’est-il que la version extrême-orientale du fameux proverbe qui trop embrasse mal étreint…

Buda, le 21 mars 2007



Louis Doucet






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